Exposition « Agnès Thurnauer : Le pays et la langue » à Kunsthalle LAB (7.12.2016 ‑ 29.1.2017)

À l'occasion de sa première exposition en Slovaquie, Agnès Thurnauer, artiste contemporaine franco-suisse qui vit et travaille à Paris présentera à Kunsthalle LAB de Bratislava plusieurs œuvres de sa série réputée « Portraits grandeur nature ». Cette série a également été exposée avec succès au Centre Pompidou à Paris, ainsi qu’à l’international dans d'autres galeries d'art contemporain prestigieuses.

Commissariat de l'exposition : Mira Sikorová-Putišová

Vernissage : jeudi 7 décembre 2016 de 18h à 20h

Dates de l'exposition : du 8 décembre 2016 au 29 janvier 2017

Lieu : Kunsthalle LAB, Kunsthalle, Bratislava (KHB)

Organisateurs :

KHB, Institut Français de Slovaquie, Ambassade de Suisse en Slovaquie

Partenaire de l'expo : Vetropack

Plus sur le site de Kunsthalle :
http://www.kunsthallebratislava.sk/en/event/agnes-thurnauer-land-and-language

À télécharger : Invitation SK-FR | dépliant-affiche de l'exposition

 

Dans cette exposition de l’artiste franco-suisse Agnès Thurnauer, domine la série qu’elle avait déjà présentée au Centre Pompidou à Paris, les Portraits Grandeur Nature (2007 – 2009), grands badges ronds et colorés. De par cette première présence visuelle attrayante,  l’ exposition franchit allègrement la frontière vitrée entre l’espace fermé où elle est située et l’espace public extérieur. Par ailleurs – toujours par rapport au lieu de l’exposition (Kunsthalle LAB Bratislava) –au regard de la nature de la série choisie (en tant que représentative de l'œuvre de l’artiste), cette exposition s’inscrit naturellement et de manière non intentionnelle, dans une série d’expositions artistiques organisées à LAB qui traitent de la problématique du féminisme et de la question du genre[1]. Cet aperçu propose toutefois, contrairement aux œuvres présentées lors de l’exposition qui abordait, de manière subjective, la problématique de l’application des points de vue par genre dans la société d’aujourd’hui (aussi bien le point de vue des hommes – artistes), un thème « mondial » : l’inégalité concernant la représentation des femmes et des hommes dans l’histoire des arts plastiques.

A l’origine il y a le décodage des œuvres – d'une série « de badges » avec des prénoms masculins «  féminisés » ou avec des variantes, voire transcriptions des prénoms des hommes artistes et figures centrales de l’art du XXème siècle. Agnès Thurnauer fait ainsi référence à un discours théorique à maintes fois répété et repris, qui est au cœur de l'œuvre présentée, celui de l’histoire de l’art écrite par le biais des œuvres réalisées par les hommes[2], soit dans une optique masculine. A la morphologie expressément minimale, les objets ont une forme ronde de lentille surdimensionnée, l’accent est mis sur l’élaboration précise proche du purisme de la forme, qui est toutefois plus explicite que toute autre forme et qui accroche tel un slogan publicitaire condensant le message à communiquer. La forme même en est un autre élément important : l’objet rond suspendu fait allusion au portrait qui substitue plutôt que représente un personnage fictif comme par exemple Marcelle Duchamp, Annie Warhol, Joséphine Beuys, Jacqueline Pollock. Le nom affiché devient ainsi un symbole d’une réalité inexistante et derrière ce nom d’un personnage se cache un message, lui aussi codé, qui renvoie aux œuvres d’arts plastiques, pouvant servir de base pour écrire, de manière bien hypothétique, une histoire de l’art différente de celle que l’on connaît aujourd'hui.

Une telle version d'un portrait où la forme opposée intègre la réalité généralement connue, tout en contestant sa fonction principale, car symboliquement ce portrait représente ce qui n’avait jamais existé, constitue un élément central de cette série et peut servir de point de départ pour une interprétation sur le plan d'une critique institutionnelle ou d'une critique du fonctionnement artistique. L’exposition antérieure de l’artiste Bien faite, mal faite, pas faite qui a eu lieu à Gand met en exergue cette approche[3] : à l'intérieur d'un musée Agnès Thurnauer introduit sur les murs les noms des femmes fictives – plasticiennes, tels les alter ego non seulement des hommes artistes connus mais aussi des grandes figures de la culture et de la philosophie. Dans cette perspective s'inscrit également la présente collection Portraits Grandeur Nature dans laquelle, selon Agnès Thurnauer, il ne s’agit pas seulement de créer exactement (sur la base de la typologie des noms) des formes opposées féminines dans le sens de la réévaluation critique de l’histoire de l’art mais aussi d'obscurcir la lecture de genre dans l’histoire de l’art et ce en inventant une fiction dont on peut dégager des grandes lignes.

A travers cette série, l’artiste soulève également, la question de savoir dans quel mesure le sexe (le genre) influence la perception de la peinture (de l’art) par le spectateur (la collection présentée à l’exposition a d’ailleurs été créée à cet effet). Le principe de (non-) représentation y joue un rôle important – objets de la série de portraits expriment davantage une réalité fictive qu'une narration, racontée à travers des formats traditionnels de la peinture, dont le résultat et le fond sont largement influencés par la perception du spectateur. Les arts plastiques, notamment la peinture qui est au cœur de l’œuvre d’Agnès Thurnauer, deviennent pour l’artiste un aspect qui détermine le lien entre eux et qui ne contribue pas spécialement à la catégorisation/interprétation basée sur les critères de genre. Aussi, de manière quelque peu subversive, dans la collection Portraits Grandeur Nature, l’artiste masculinise également le nom de Louise Bourgeois qui devient Louis Bourgeois.

« XX story » (réalisé depuis 2003) est un « projet en cours » qui repose sur le même principe que la série des portraits. L’un des travaux réalisés dans le cadre de ce projet est la grande toile sur laquelle sont dessinées les formes féminisées des noms des artistes de renom du XIIème au XXème siècle. Pour la première fois, une artiste réagit à la question du genre dans l’Histoire de l’art et dans cette optique elle poursuit progressivement son travail tout en exploitant plusieurs média. En plus des « badges », la peinture et les projets interconnectant le texte et les objets sont aussi représentés. La série de moules de lettres de l’alphabet Matrice/Sol (2014) apparaît comme le pendant, de prime abord formel, de cette œuvre, au sens de la narration ou bien de la communication à travers le texte/le langage : lettres en volume creux créent de manière réversible une matrice par quoi l’artiste démontre que l’art est tout d’abord une question de lecture, d'interprétation et de langage, ces éléments sont inconstants et instables et changent sans cesse de forme.

L’une des plus récentes œuvres de l’artiste, le tableau Land and Language (2016), est d'une certaine manière un aboutissement logique de l’intérêt de l’artiste pour le langage pictural. Entre le langage et l’art, le texte paraît un important outil non seulement de la création mais aussi de la communication et de l’interprétation. Agnès Thurnauer ouvre ainsi un autre champ d’intérêt, celui de la migration, perçue non seulement comme une performance physique mais aussi mentale. Elle s'interroge sur notre façon de « migrer » d'un langage à l’autre de même que sur les conséquences de ces limites et de ces restrictions sur notre conscience.

 

Mira Sikorová-Putišová
commissaire de l’exposition

traduction : Mária Klímešová

 

[1] L’exposition intitulée Fem(inist) Fatale qui a eu lieu à Kunsthalle LAB Bratislava (17/07/2015 – 06/09/2015) a été consacrée à ce thème.

[2] Il s’agit notamment de l’essai de Linda Nochlin Why There Have Been No Great Women Artists? (1971) et de la publication de Roszika Parker et de Griselda Pollock Old Mistress: Women, Art and Ideology (1981). En savoir plus : Foster, Hal – Krauss, Rosalind – Bois, Yve-Alain – Buchloch, Benjamin H. D. : L’art après 1900 Modernisme, antimodernisme, postmodernisme. Prague : Slovart, 2007, p. 572.

[3] Bien faite, mal faite, pas faite (Well done, badly done, not done), S.M.A.K. Stedelijk Museum voor Actuele Kunst Gand, 27/01 – 20/05/2007.

 

Photos du vernissage par Dalibor Krupka