Exposition « Wrapped City » de la photographe franco-allemande Deidi von Schaewen à Kunsthalle LAB (21|11‑26|01)

Deidi von Schaewen est spécialisée dans la photographie d'architecture et est l'une des photographes les plus convaincantes sur la scène internationale. À la Kunsthalle LAB elle présentera une photo-installation monumentale intitulée « Wrapped city ».

Commissariat : Michèle Champenois

Vernissage le jeudi 21 novembre 2019 de 17h à 18h

Exposition du 22 novembre 2019 au 26 janvier 2020

Kunsthalle Lab, Námestie SNP 12, Bratislava

Information sur le site de Kunsthalle


« L’œil aux aguets dans la ville, Deidi von Schaewen collectionne fragments, murs arrachés, peintures effacées,  monuments escamotés… L’artiste repère et enregistre de puissants échafaudages ou d’immenses bâches qui forment des sculptures éphémères dotées d’une présence décuplée, intrigante.

Photographe de ruines, comme il y a eu une peinture des ruines au 18e siècle, elle a ainsi forgé une œuvre de plasticienne: la photographie est aussi un outil pour souligner le bizarre, dévoiler l’étrangeté du réel… Tout ce qui fait rêver, ou qui pourrait inquiéter, dans le décor ordinaire de nos vies urbaines.

Elève à l’école des Beaux-Arts à Berlin, où elle est née en 1941, elle étudie la peinture, mais découvre… la photographie. Dans un de ses tout premiers films, il y avait une publicité murale. Quelque temps plus tard, elle s’aperçoit que le vieux mur est masqué par un chantier. De là naît sa passion de sauver les murs… Elle entreprend de les photographier et commence une série, sans savoir ce qu’elle va trouver ni le temps que cela prendra.

Peut-être se souvenait-elle alors avoir parcouru, enfant, avec sa mère,  les rues de la capitale allemande dévastée où apparaissait ce que personne n’aurait dû voir, l’intimité mise à nu par la guerre et la destruction.

A 24 ans, elle quitte Berlin, et part à Barcelone. Dans les années 1960, c’est un foyer vivant et cosmopolite. Elle y côtoie la faune artistique de Cadaquès, avec Salvador Dali, Duchamp et Man Ray. Aux côtés de Peter Harden, elle participe à la préparation de l’Expo 67, qui se tiendra à Montréal. Un jour, en 1965, elle est saisie par la vision d’un grand magasin, le Corte Anglès de la plaza de Catalunya,  qui a … disparu : entièrement emballé, monumentalisé. Ce choc esthétique marque le début de la deuxième série de photos : après les murs, les bâches.

Comme des ready-made, ces immeubles drapés dans une silhouette de toile ou bardés d’une armure de métal attirent son regard d’artiste. Ceux que le poète André Breton appelle les « monuments à l’irrévélé », des édifices qui se dérobent momentanément à notre vue. Ils se dressent alors sous le masque grave et mouvant de résilles moirées, colorées, lumineuses. Ils invitent le passant à une méditation en trompe l’œil, ironique et savante.  

Dans la préface du livre "Echafaudages" (Editions Hazan, 1992) qui rendra compte de ce travail au long cours, Dominique Baqué, historienne de l’art, spécialiste de la photographie plasticienne, rappelle le rôle du hasard chez les surréalistes. Elle souligne le choix de matériaux pauvres, de l’informe contre la « belle forme » architecturale… afin de « restituer l’effet de choc, l’inquiétante étrangeté ». Elle rappelle comment « André Breton appelait les plasticiens à ne pas se laisser enfermer dans l’enclos de leur pratique, mais à affronter le vent de la rue ». Lui-même, croyant au « hasard objectif »,  s’égarait volontiers dans le dédale parisien.  «Ce qui est en jeu, écrit Dominique Baqué, dans l’errance urbaine et l’objet trouvé, est la prise de conscience que le monde est réseau de signes, de chiffres, de signaux suscitant d’invraisemblables complicités ».

Dominique Baqué cite une conversation entre le peintre Pierre Alechinsky et André Breton, où ils évoquaient l’idée de photographier ces immeubles parisiens bâchés, ce que Deidi von Schaewen n’apprendra que vingt ans plus tard par le peintre lui-même.

On pourrait aussi penser aux artistes sériels, comme Bernd et Hilla Becher et leurs usines désaffectées. Mais, selon Dominique Baqué, eux se donnent « l’austère tâche de produire des documents exacts, fidèles (…), un archivage qui exclut toute recherche d’ordre esthétique. »

« Rien de tel chez Deidi von Schaewen », estime l’historienne. « A la neutralité de la prise de vue, elle oppose l’expérience du choc, l’investissement subjectif et ce qu’on pourrait appeler, avec Alois Riegl, la « volonté d’art ». Ses images n’excluent ni un certain lyrisme, ni le baroque, ni l’humour et la dérision, ni, enfin, une esthétisation dramatisée ».

Si l’on revient au parcours biographique de Deidi von Schaewen, on note des goûts et pratiques complémentaires : l’architecture vivante et le design graphique, le film, le reportage aux quatre coins du monde, l’attirance pour les maisons peintes en Afrique, en Inde ou en Asie, les trouvailles du monde merveilleux des « habitants-paysagistes » qui créent autour de leur demeure un univers poétique fait d’objets trouvés…

Dès le séjour à Barcelone, l’architecture l’intéresse, notamment les premières constructions étonnantes de Ricardo Bofill. Etape suivante : quatre années à New York où, tout en travaillant avec le génial graphiste Herb Lubalin, elle enrichit les séries systématiques qu’elle a commencées en Europe.

A New York, sa collecte des bâches l’inspire pour réaliser une palissade de chantier ((en anglais, « construction barricade »)) devant un magasin Georg Jensen sur Madison Avenue, en 1970, en collaboration avec Herb Lubalin. Cette « installation » de grandes lettres sous un linceul temporaire transfigure le désir marchand de ne pas être oublié… Elle réalise aussi un décor de théâtre en  échafaudages avec des projections sur bâches pour le spectacle « Black Sun » de Antonin Artaud, mis en scène par Robert Cordier à la MaMa à New York en 1971.

En 1974, elle arrive en France, à l’occasion de la présentation d’un film de Robert Cordier, Injun Fender, au festival de Toulon. Elle a été le directeur de la photo de ce film. Elle choisit Paris, qui devient la base de ses nombreux voyages autour du monde. Elle s’impose alors comme photographe d’architecture. De Ricardo Bofill, dont elle avait photographié les premiers bâtiments en Espagne, à Jean Nouvel et Andrée Putman, dont elle suivra toute la carrière de designer, elle est le témoin de ces années fastes et notamment des grands projets du premier septennat de François Mitterrand.  

Comme artiste, ses photographies de murs ont été exposées au Musée national d’Art Moderne, en 1974, par Jean-Hubert Martin. Pour la sortie de son livre « Walls » en 1977, le Centre Pompidou présente une exposition avec des grands tirages N/B et un plan de Paris indiquant tous les murs trouvés dans la capitale. Au même moment, dans une petite rue à côté de Beaubourg, elle découvre au ras du sol, un autre monde… C’est le début de la série sur les « Trottoirs du Monde ».

Familière de l’œuvre des surréalistes (elle réalisera un film sur Man Ray en 1984), Deidi von Schaewen tient la chronique visuelle de l’univers citadin, avec un penchant pour l’éphémère, le collage, l’inattendu. Les monuments bâchés se reconnaissent à une silhouette, à un détail ; les bâtisses ordinaires deviennent de somptueux théâtres de couleurs, de moirages et de reflets. La réalité n’est pas une, mais multiple.

Les « trottoirs » renvoient une image de la « vie d’en haut »: avec leurs cannettes écrasées, ils rappellent les « compressions » de César; les immeubles « emballés » font penser au travail de Christo, mais sans  son intervention… L’art brut, véritable objet de la quête, apparaît au coin de la rue : de Bombay au Caire, de l’Afrique du Sud à la Chine, et à l’Inde qu’elle a souvent explorée.

Voyageant autour du monde pour des livres publiés chez Taschen comme « Fantasy Worlds » (1999),  ou « Interiors of India » (2000),  puis préparant deux volumes de « Inside Africa » en 2003, elle « collectionne »… De nouveaux objets escamotés sont apparus : séries de voitures bâchées, en Egypte principalement, de motos en Inde et ailleurs, des bicyclettes,  des jeux d’enfants, des filets de pêche empaquetés pendant la mousson sur la plage de Madras, des arbres au Japon et en Inde, des statues de Berlin à Bombay et la Colombie, et des « barrages » dans les caniveaux à Paris…

La série des cabanes de tôles colorées, au bord du désert africain, n’est pas saisie par un regard d’ethnologue,  encore moins celui d’un voyeur ironique. Objets trouvés, mais pas objets volés… Dans ce grand tableau de l’humanité rustique, cet art de faire tout avec un rien ajoute une dimension sensible sinon tragique. C’est un hommage à l’ingéniosité de populations soumises à rude épreuve.

L’œil en alerte, le réflexe rapide, prête à surprendre ce qui bouge dans l’univers de l’inanimé, elle « chine » les signes négligés de la scénographie urbaine, les modes de vie précaires, les suites impromptues qui forment un ensemble cohérent d’images captivantes.

Son autre passion, celle des maisons peintes par les habitants, initiée en Inde, et poursuivie en  Afrique, sera le thème d’un prochain livre. Elle l’a conduite à créer une association « Femmes du Hazaribagh » pour aider des groupes de villageois dans la région de Jharkhand, au nord-est de l’Inde, où elle s’est rendue déjà plusieurs fois et où se perpétue une tradition menacée. L’inventaire artistique se met au service de l’action et de la mémoire. »

Michèle Champenois
 

 

DEIDI VON SCHAEWEN

Née à Berlin. Vit et travaille à Paris.

Après des études de peinture à l’Ecole des Beaux-Arts de Berlin, Deidi von Schaewen choisit la photographie comme moyen d’expression. Elle se fait un nom avec ses photos d’architecture. Elle immortalise alors les réalisations des plus grands architectes contemporains – de Riccardo Bofill à Frank Gehry, de Tadao Ando à Jean Nouvel.
Parallèlement, elle poursuit dans son travail personnel une autre obsession : capter l’éphémère,
les témoignages de nos civilisations urbaines et rurales amenées à disparaître.
Ce travail s’inscrit dans la durée : les murs dès 1961, les échafaudages (ou «architectures bâchées») à partir de 1966, les trottoirs depuis 1977.
Inlassablement, elle parcourt le monde à l’affût de l’inattendu : des monuments disparaissant dans des effets de voiles ou des contrastes de tissus chatoyants, des tours indiennes autour desquelles s’enroulent des constructions de bambou qui semblent aussi fragiles qu’instables.
Depuis les années 90, Deidi von Schaewen collabore avec les Editions Taschen et publie ses photographies des jardins français, des demeures excentriques ou encore des intérieurs indiens. C’est en voyageant pour Inside Africa en 2001 qu’elle est fascinée par les habitations précaires, des cabanes faites de barils aplatis et assemblés en patchworks colorés de peintures, de graffitis et de rouille, qui servent aux semi-nomades pour stocker leurs marchandises. Elle s’émerveille également des voitures inutilisées du Caire emballées dans des tissus unis ou multicolores, dans l’attente d’essence ou de réparation.
Depuis 1972 elle fait des films et des videos.

http://www.deidivonschaewen.com