Exposition « Groupe A-R et Rudolf Fila pour Etienne Cornevin »
L’exposition – hommage des plasticiens slovaques réunis dans le Groupe A-R à Etienne Cornevin, philosophe et critique d’art français, qui s’est inscrit de manière particulièrement importante dans la vie de la scène artistique slovaque et tchèque non officielle depuis la fin des années 70 du 20ème siècle jusqu’à sa mort en 2016. Reprise de l’exposition éponyme présentée à l’Institut slovaque de Prague en été 2021.

Du 2 au 28 février 2022
Galerie de l’IFS, Sedlárska 7, Bratislava
Etienne Cornevin
« Je considère l’art comme une expression de l’esprit humain, et il ne m’intéresse que dans la mesure de cette manifestation », disait volontiers Etienne Cornevin.
Quand, en 1976, ce diplômé en philosophie de la Sorbonne débarque en Slovaquie pour deux ans en tant qu’assistant de langue française, il ne pense pas forcément s’intéresser à l’art local. Cependant, il établit rapidement des contacts avec la scène artistique alternative, contacts qui se transforment rapidement en échanges réguliers. Il rencontre les artistes, leur rapporte de France des livres alors inaccessibles, des catalogues, des diapositives ou des films relatifs aux beaux-arts. Il participe à la préparation d’expositions non officielles, écrit des textes de catalogues, rédige et prononce des discours de vernissage.
Sa rencontre avec Rudolf Fila provoque chez lui un véritable enthousiasme. Fila fut pour lui un maître à penser. Il disait volontiers qu’il avait reçu de lui une nouvelle façon de penser, un nouveau regard.
Etienne Cornevin a eu un impact significatif sur la création et l’existence du groupe A – R, mais il a aussi très rapidement navigué aussi sur la scène non officielle tchèque. Il a séjourné en Tchécoslovaquie dix ans. « La raison la plus évidente était l’art », admettait-il volontiers. « J’ai la conviction que c’est en Tchécoslovaquie que se conçoit l’art le plus original et le plus profond au monde, et non en France, en Allemagne ou aux États-Unis. » Il n’est donc pas surprenant qu’il ait choisi comme thème « Personnalités et esthétiques dans l’art tchèque et slovaque contemporain » pour sa thèse d’état, défendue en 1989 à Paris.
Après la chute du régime en Tchécoslovaquie, il a continué à promouvoir ces artistes slovaques et tchèques dans de nouvelles conditions . Et au début des années 1990, il prend la responsabilité d’une grande exposition à Paris intitulée « 40 artistes tchèques et slovaques de 1960 à 1990 », mais le peu d’intérêt rencontré est terriblement décevant. Cependant, il ne se décourage pas et continue à organiser des expositions en France, en Allemagne, en République tchèque et en Slovaquie.
Etienne Cornevin est décédé le 2 mai 2016, il n’avait pas encore 66 ans. Comme l’a dit Daniel Fischer, sa contribution à l’art (tchèque et) slovaque est unique et irremplaçable – certes, en tant que personnalité du dehors – par l’ampleur de son projet, la remise en contexte des œuvres et démarches dans un contexte mondial, et l’immensité de son érudition.
Programme d’accompagnement
- mardi 15 février 2022 à 17h : conférence « Mission d’Etienne » de Jana Geržová, rédactrice en chef du magazine slovaque Profil de l’art contemporain
- mercredi 23 février 2022 à 17h, conférence « Souvenirs d’Etienne Cornevin avec l’attention sur les textes, qu’il a écrit pendant son séjour en Slovaquie » avec l’historienne d’art Zuzana Bartošová Ph.D., chercheuse scientifique indépendante à l’Institut de l’histoire de l’art du Centre des arts plastiques de l’Académie slovaque des sciences (Ústav dejín umenia CVU SAV)
Groupe A-R
Membres : Milan Bočkay, Klára Bočkayová, Vladimír Kordoš, Otis Laubert, Marian Meško, Igor Minárik, Marian Mudroch.
Membres jusqu’à 2007 : Ladislav Čarný, Daniel Fischer et Monogramista T.D.
L’histoire du groupe A-R a commencé à s’écrire au cours des années 60 du siècle passé à l’Ecole secondaire de l’industrie de l’art (Šupka) et donc longtemps avant la constitution du groupe. C’était une école excellente, qui incitait à la création, dispensait un enseignement de qualité, et surtout, à l’époque c’était un havre de liberté et de créativité, quelque chose de rare pour le régime d’alors, autoritaire et policier. C’est là que nombre d’entre nous ont fait leurs études, toute une génération de futurs artistes enthousiastes et talentueux, parmi lesquels Vlado Kordoš, Milan Bočkay, Marian Meško, Otis Laubert, Marian Mudroch, un peu plus tard Klára Bočkayová, Dezider Tóth et Igor Minárik. Nous avions d’excellents professeurs, Rudolf Fila, Stefan Schwartz, qui sont devenus les pères spirituels de notre futur parcours artistique, qui serait souvent semé d’obstacles. Plus tard, à l’Ecole Supérieure des beaux-arts, deux étudiants un peu plus jeunes, Ladislav Čarný et Daniel Fischer, dont l’œuvre posait des questions qui nous concernaient, ont rejoint tout naturellement notre petit groupe. Entre nous, il y avait surtout un esprit d’entente cordiale et d’amitié, beaucoup de complicité, comme il y en eut souvent dans cette période dorée des années 60 entre artistes de la même école. Nous vivions alors une période d’absolue liberté et d’ivresse créatrices.
Malheureusement, l’occupation de 1968, qui nous est tombé dessus par surprise, nous a fait déchanter brutalement. S’ensuivit alors une sombre période de vingt ans d’un dur régime de normalisation, proche d’un régime totalitaire. Ce fut un renversement complet dans la société et dans toutes les sphères de la vie, puisque les mots même de liberté et de droits civiques et toute protestation pour qu’ils soient respectés devinrent littéralement des délits.
Cette époque renforça davantage la complicité de notre petit groupe d’amis, notamment dans le domaine de la création. Nous sommes restés dans le même bateau, n’avons pas changé d’avis sur la situation sociale, sur la fonction et les visées de l’art et de la culture. Nous avons été radiés des structures artistiques du syndicat parce que nous ne souhaitions pas participer aux expositions officielles promues par le régime.
Cependant, nous n’avons pas laissé dormir notre travail dans nos ateliers. Nous avons peu à peu créé des conditions pour montrer notre travail lors d’expositions non officielles, librement et indépendamment, sans censure. Nous avons été aidés en cela par divers institutions scientifiques – instituts de recherche, centres culturels de district, nous avons organisé un certain nombre d’expositions et de soirées-débats dans des logements. Il y en a eu beaucoup. Cependant, ces actions ne passaient pas inaperçues. Il n’a pas fallu longtemps pour que ces activités attirent l’attention de la Police d’Etat (la ŠTB, sécurité nationale), et nombre d’entre nous ont fait l’objet de menaces, de convocations, d’interrogatoires. Afin de résister à la pression et à la répression des institutions de l’État, nous avons progressivement transféré nos activités au début des années 1980 dans les pays tchèques, surtout en Moravie.
C’est à cette époque que le jeune philosophe Etienne Cornevin est venu de France en Tchécoslovaquie en tant qu’assistant de langue française. Après un séjour pédagogique de deux ans à l’Université de Prešov, il a été missionné pour enseigner le français à Bratislava, où il s’est rapidement familiarisé avec la communauté culturelle slovaque non officielle, rencontre qui fut déterminante pour nous tous. L’entente s’est installée immédiatement. A partir de là, cette proximité d’opinion et de compréhension nous a soudés de plus en plus, Etienne et nous, surtout parce que nos points de vue concordaient sur l’art, et notamment la possibilité d’un art indépendant dans une société totalitaire. Il est devenu notre ambassadeur culturel français, et jamais il n’a ménagé ses forces pour nous soutenir et faire connaître nos pratiques artistiques.
Une fois rentré en France, il a continué inlassablement à nous faire connaître. Notre amitié à tous s’est encore approfondie après la chute du Mur, dans des conditions sociales plus légères, d’abord en 1990 lors d’une exposition à Bratislava à la maison des Arts, et quelques mois plus tard au musée de la ville d’Ulm. C’est Etienne qui a conçu et rédigé les textes des catalogues sur chacun des artistes exposants. C’étaient en fait les premiers essais d’ensemble sur le groupe tout récemment appelé A-R, à la constitution duquel Etienne a largement contribué. En effet, après son retour en France, Etienne non seulement n’a pas perdu le contact, mais de surcroît, il revenait souvent voir ses vieux amis pour des visites courtes mais fréquentes, Il a conçu et présenté l’œuvre de nombre d’entre eux à Châteauroux, Rudolf Fila, Ladislav Čarný, Daniel Fischer, Otis Laubert, Igor Minárik. Aussi le groupe A-R lui a -t-il décerné en 2009 le prix Christmas, pour récompenser ses indiscutables mérites dans l’édification de passerelles entre l’art tchèque et slovaque et l’art du monde libre.
Comment estimer à sa juste valeur l’ampleur de ce qu’Etienne a apporté à la création tchèque et slovaque ? Qu’au moins cette exposition de ses amis dans l’espace du Centre culturel français à Bratislava soit une façon d’exprimer leur reconnaissance et de régler, au moins en partie, notre dette envers ce grand propagateur de l’art tchèque et slovaque.
Marian Meško
Comment est apparu le nom du groupe A-R ?
A la fin de l’année 1991, la Maison des Arts à Bratislava évoqua la possibilité d’exposer l’œuvre d’artistes auxquels le régime antérieur n’avait pas donné leur chance parce qu’ils n’étaient pas du bon côté de la barricade. Une des conditions pour l’obtention des fonds nécessaires à l’exposition et au catalogue était de rassembler ces artistes sous un nom commun et de donner ce nom à l’exposition. C’est ainsi que surgirent, dans le désordre, les premières impulsions qui allaient donner naissance au futur groupe.
Pour satisfaire à la condition requise, nous avons décidé que chacun chercherait des pistes pour faire exister ce groupe d’artistes en une même appellation. Nous nous sommes retrouvés la semaine suivante à l’Ecole secondaire de l’industrie des arts (Šupka) et, de toutes les suggestions écrites sur le tableau noir, c’est la trouvaille de Dezider Tóth qui a été choisie car, tant du point de vue de la forme que, surtout, du contenu, c’est le nom qui correspondait le mieux à nos intentions. Avance Retard. En avance, en retard. L’abréviation A-R est gravée derrière le balancier central de certaines horloges (les comtoises) qui permet, si l’horloge avance ou retarde, d’en réguler le mécanisme, de la remettre à l’heure.
Dès lors, le groupe d’artistes qui avait franchi en tout honneur les fourches caudines du régime précédent, adopte ce nom pour chacune de ses présentations collectives. Ses membres interprètent librement le „concept“ Avance Retard comme un regard créatif délibérément tourné vers l’avant, mais sans oublier pour autant l’héritage tout aussi créatif de leurs aînés, bien avant eux. Voilà comment une simple abréviation a mis en route l’aventure du groupe A-R.
Certes, c’est sporadiquement que nous exposons ensemble. Nous avons néanmoins à notre actif une présentation collective de notre œuvre à Bratislava, Ulm, Prague, Brno, Nitra, à Sezane en Slovénie, à Budapest, Rome, Florence. Les dernières expositions ont eu lieu il y a deux ans à Berlin et l’année dernière à Prague dans la galerie de l’Institut slovaque.
Et nous ne nous retrouvons plus qu’épisodiquement, voire même exceptionnellement, de temps à autre.
Marian Meško
Rudolf Fila sur le Groupe A-R
A l’origine même du groupe A-R, dans sa conception même s’inscrit une tolérance extrêmement peu répandue. En effet, même si tous les membres qui ont adhéré au groupe font partie de la même génération par leur âge, chacun était, et est, doté d’une sensibilité artistique bien à lui. De fortes personnalités artistiques extrêmement douées, mais surtout, à la base, une ouverture et une tolérance qui ont permis la longévité du groupe sur plusieurs décades. Cela peut sembler un paradoxe, surtout dans la sphère artistique où les individualités sont fortes, mais c’est bien ce rapport exigeant et jaloux de chacun avec sa propre démarche qui a soudé entre eux tous les membres du groupe. Même si, bien sûr, à l’époque du régime « communiste » totalitaire, l’opposition commune aux pseudo théories esthétiques dominantes de type social était aussi, bien sûr, un élément de cohésion.
Il reste que nous ne pouvons parler du groupe A-R qu’en caractérisant chacun de ses membres par sa propre esthétique. Et sans doute, après avoir défini l’esthétique des uns et des autres, en viendrions-nous à la conclusion que le dénominateur commun du groupe est l’absence de tout dénominateur contraignant. Ce serait un assemblage libre d’artistes que ne réunit aucun credo artistique commun.
Nous allons cependant tenter de définir leur unité. Nous devons nous y essayer, puisqu’il y a cohérence, en dépit de caractères complètement antinomiques. Par exemple, une des exigences communes est la qualité, soumise au regard et à la critique bienveillants des autres membres. Ils arrivent tous à exprimer la métamorphose poétique, qu’elle soit bi-, tri- ou multidimensionnelle, à l’aide d’une langue purement plastique.
Il faudrait mentionner également le sens de l’humour particulier à chacun d’eux comme facteur essentiel de pensée critique. Cette pensée est la plupart du temps anti-positiviste mais jamais elle n’a de visée satyrique, elle est au contraire centripète, souvent ils s’auto-parodient eux mêmes.
Et puisqu’on peut trouver ces caractéristiques chez presque tous les membres, il est sans doute possible ainsi de justifier l’extraordinaire longévité du groupe.
Ni leur complicité dans leur métier ni les ambitions intellectuelles propres à chacun ne se sont laissé entamer par les pressions extérieures. C’est comme si ces dernières avaient à la fois conforté l’authenticité du groupe et l’autonomie de la personnalité de chacun de ses membres.
Rudolf Fila, décembre 2002
Programme d’accompagnement
- mardi 15 février 2022 à 17h : conférence « Mission d’Etienne » de Jana Geržová, rédactrice en chef du magazine slovaque Profil de l’art contemporain
- mercredi 23 février 2022 à 17h, conférence « Souvenirs d’Etienne Cornevin avec l’attention sur les textes, qu’il a écrit pendant son séjour en Slovaquie » avec l’historienne d’art Zuzana Bartošová Ph.D., chercheuse scientifique indépendante à l’Institut de l’histoire de l’art du Centre des arts plastiques de l’Académie slovaque des sciences (Ústav dejín umenia CVU SAV)
Évènement #PFUE2022
